Une fois peints, les éléments de «l'étagère» gagnent en épaisseur : le volume est comme capturé par le noir pour tableau dont Olivier les a recouverts. Ils composent une ligne plus cinématique encore, aussi à cause de ce noir très charbonneux qui fait penser au noir d'une salle de cinéma ou à celui des coulisses d'un théâtre. « L'étagère » est bien une condensation : celle des dessins de maisons que j'avais vus lors de ma visite du 10 décembre et qui sont toujours accrochés au mur. Un questionnement sur la vue. Sur le pilier du local, je remarque un nouveau dessin de maison justement, prise dans un jeu d'ombres aux coloris différents. Olivier l'a dessiné pour expliquer à Renaud, hier, la façon dont Cézanne pouvait inventer plusieurs sources lumineuses pour rythmer de contrastes le rendu des volumes. Mais la grande nouveauté pour moi aujourd'hui concerne le tableau à deux mains. L'Arcadie n'a pas passé l'épreuve de la toile, et Olivier et Arezki ont dû tout reprendre. C'est une peinture de Masaccio qui donna à Arezki la vision de ce corps allongé (Cézanne lui-même) en train de dormir au centre de la toile. Il l'occupe dans presque toute sa largeur. Il ne lui manque qu'une besace. Le petit âne discret de la précédente composition est devenu une grande figure et il y a une nouvelle figure de jeune femme, au trois-quart de dos. A l'horizon se sont substitués deux longues branches d'arbre dans un effet de suspension très japonais. Plus rien, sinon une division de l'espace, ne subsiste du précédent tracé et je vois comme un récit caché, peut-être involontairement surgi des discussions entre Arezki et Olivier, dans ces éléments qui semblent ouvrir tout l'éventail de la peinture, de la première Renaissance aux développements de la peinture moderne dont on pourrait se dire qu'ils sont contenus ici en songe (comment ne pas se dire qu'en dormant allongé ainsi au milieu du paysage, Cézanne ne soit en train de rêver ?). C'est un laboratoire, comme ils le disent eux-mêmes, qu'Arezki et Olivier ont mis en place avec ce projet «1900». Il faudra se pencher sur ce titre un peu plus tard, mais il se trouve que depuis qu'ils ont fait apparaître un âne dans leurs dessins, je pense régulièrement à une histoire assez célèbre, celle d'un tableau présenté sous pseudonyme au Salon des Indépendants au début du XXe siècle dont nul visiteur, à ce qu'il parait, n'aurait deviné qu'il avait été peint par la queue d'un âne. Il s'agissait, évidemment, de moquer grossièrement la peinture impressionniste et son public, et cette histoire aurait pu être oubliée si Gontcharova, Larionov, Malevitch, Tatlin, et d'autres, ne s'étaient regroupés sous la bannière de « La Queue de l'âne » pour présenter au public moscovite en 1912 leurs nouvelles avancées. C'était assez ambigu de leur part bien sûr, puisqu'il s'agissait pour eux de rompre avec le «cézannisme» et l'influence occidentale. Au fait, je suis en train de me dire que sur l'âne dessiné par Olivier et Arezki (qui dessine quoi, on finit par ne plus savoir, et ça n'en devient que plus intéressant), on n'y voit pas la queue.
Pablo Durán