lundi 21 décembre 2015

Visite du 15 décembre

Nous ne sommes pas restés longtemps avec Olivier au local. Arezki devait arriver plus tard. Juste le temps pour moi de prendre des nouvelles du travail en cours. Le grand tableau a été retravaillé entièrement mais sa construction et ses éléments sont restés stables – il n'y a simplement plus les branches d'arbres et deux têtes d'ânes ont remplacé l'âne en pied. Ils ont peint chacun trois autres petits tableaux : deux variations sur le thème du grand et un autre (des baigneuses pour Olivier, et la reprise du Masaccio pour Arezki). Ils ont aussi commencé à mettre en couleur le grand dessin des baigneuses. C'est une copie, et elle sera donc présentée comme telle. Elle fait partie de « L'affaire Cézanne » – plus que jamais peut-être. Alors, en attendant Arezki au café, j'ai lu à Olivier les notes que j'avais prises depuis la dernière fois. A cette lecture, Olivier n'eut qu'une remarque, comme quoi le réalisme socialiste n'était pas à exclure. « Leur travail de réflexion, leurs études, leurs confrontations, leur déconstruction de Cézanne (des baigneuses aux maisons — ce sont les deux pôles, où se rejoignent-il ? c'est une question à leur poser), me font penser que tout ce travail de laboratoire aura du mal à se rejoindre dans un seul tableau autonome. S'ils veulent réussir, autrement dit aller jusqu'à la peinture, le tableau ne peut-être envisagé comme un achèvement ou une synthèse, et moins encore une démonstration — pour le coup, il aurait une valeur d'édification très professeur à la fin de l'exposé (le réalisme socialiste étant exclu). Non, le ou les tableaux doivent venir comme le reste. Nul exposé, nul achèvement, nulle place de choix. Des tableaux de laboratoire. Et c'est là où tout devient périlleux et les engage à retrouver ce truc d'équilibriste dans lequel peut-être la peinture moderne s'est placée (à l'égard du beau, de l'image, de la science, de la tradition et de l'innovation picturale). C'est ce que disait Arezki lors de l'une de nos discussions : « Tu comprends, il y a tout dans Cézanne, il y a tous les développements de la peinture moderne si tu veux, mais qu'ont-ils vu dans les tableaux de Cézanne ? C'est chacun à sa manière, mais ce que Cézanne a vu et compris, lui, c'est autre chose. » Au fond, pour Olivier et Arezki, la question du dessin chez Cézanne est primordiale, d'où ce départ sur les baigneuses. C'est sans doute pourquoi leurs ébauches de toiles se sont organisées à partir de figures, la problématique des maisons (les tons, les contrastes) étant absorbée par les montages de carton peints en noir. C'est vrai qu'il y avait déjà ceux de Trapeza, et avec eux une question de traduction et de véracité posée par l'exigence synthétique du dessin, puisque le grand montage était la reconstitution en volume d'un espace impossible à la Escher. »  Après cette lecture nous sommes revenus avec Olivier sur leur projet pour essayer de l'éclairer : parler de Cézanne pour parler du monde. Il y a une confiance inouïe dans cette affirmation. Une confiance dans la façon dont les formes (et peut-être est-ce leur qualité propre ?) sont capables d'introduire du recul, de produire un retrait au nom de l'expérience. Cela me paraît de plus en plus clair en les voyant œuvrer. 

Pablo Durán