Dans le dialogue des yeux qu’ils entretiennent depuis plus de trente ans, les peintres Arezki-Aoun et Olivier Le Bars ont décidé de se remettre dans la main de Cézanne, pour une expérience inédite de peinture.
Se remettre dans la main de Cézanne, qu’est-ce à dire ? Non pas chercher à retrouver un motif, qu’il s’agisse d’une Sainte-Victoire, de baigneuses ou d’une nature morte de pommes mais entrer dans les gestes de ce peintre et les suivre vers cette vue de l’esprit qui s’est alors appelé un tableau de Cézanne : soit, de façon absolument nouvelle, un tableau d’une telle ouverture qu’il semblait la seule fenêtre donnant sur la peinture, celle où les peintres les plus aventureux allaient aussitôt s’engouffrer et, avec eux, cet autre siècle qui débutait.
Le geste de peinture entrepris, si longtemps après, par deux individus extrêmes, y compris dans leur gémellité, n’est aucunement un « retour ». Il s’agit plutôt d’une manière de comprimer en eux le XXe siècle et de retendre ainsi un ressort, susceptible de libérer cette énergie dont Cézanne fut l’un des noms. Tel est leur pari. Il possède cette largeur verticale de vue qu’on appelle une profondeur. Qu’il leur faille, au passage, retraverser le prisme de tout un siècle d’histoires et de peintures, pour en revivre les éclats comme les secousses, n’étonnera que ceux dont les yeux vivent au présent, dans la seule et parfois belle béance d’aujourd’hui.
Dans la position de bascule, à la pointe du temps et à la proue de soi-même où chacun est placé, Arezki-Aoun et Olivier Le Bars exercent la tension de cette planche d’appel qu’est leur propre corps, si finement historié, lorsqu’ils reçoivent véritablement la sensation d’une expérience, d’une pensée et d’une histoire que leur imagination rétrospective nourrit aussi de sa légende. C’est cela « L’affaire Cézanne », rien d’autre que l’élan, préalablement contracté jusqu’à posséder la densité d’une vision, en vue de traverser ce libre espace au-devant d’eux-mêmes dont le tableau reconduira la trajectoire rêveuse pour l’établir dans notre vue.
Renaud Ego